Depuis longtemps déjà, le temps n’est plus à la lenteur. À l’indolence, on préfère la vitesse, l’instantané, la performance. Il y a trop à faire, trop à vivre, trop à voir pour pouvoir se permettre de prendre le temps. Et pourtant…

Si pour vivre intensément, il fallait justement cesser de passer le plus vite possible d’un instant à l’autre ? Et s’il fallait au contraire prendre le temps de s’attarder sur chacun d’eux, les explorer, les savourer, les ranger précieusement dans notre esprit pour, bien plus tard, les en ressortir, aussi vivaces, intenses et vrais qu’aujourd’hui ?

La disgrâce de la lenteur

Si on en croit le dictionnaire, la lenteur est un manque de rapidité et de vivacité, synonyme de paresse, d’ennui, de lourdeur et même de stupidité. Etre lent, c’est être gauche, faible d’esprit. Prendre son temps, c’est être mou ou paresseux.

D’un point de vue sémantique, la vitesse n’a au contraire que des vertus. C’est la vivacité, l’intelligence, l’agilité, la performance. Il faut donc aller vite, toujours, pour prouver sa valeur. Grandir vite, apprendre vite, progresser vite, voyager vite, travailler vite, aimer vite. Vivre vite. Ne jamais montrer de signe de fatigue, être toujours plein d’énergie, dès le matin et jusqu’au soir.

Dormir beaucoup, se lever tard, s’autoriser à faire la sieste sont des signes évidents de paresse pour notre société. Qu’importe que dormir soit essentiel. Quand on dort, on ne produit pas, on n’agit pas. Or, cesser d’agir, c’est cesser d’exister au monde.

De même rêvasser, se laisser aller à l’oisiveté, prendre le temps de ne rien faire, c’est en perdre, du temps. Or, on se permet de gaspiller bien des choses aujourd’hui, mais pas du temps.

Mais pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ?

« Ah, où sont-ils, les flâneurs d’antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui traînent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ? Un proverbe tchèque définit leur douce oisiveté par une métaphore : ils contemplent les fenêtres du bon Dieu. Celui qui contemple les fenêtres du bon Dieu ne s’ennuie pas ; il est heureux. Dans notre monde, l’oisiveté s’est transformée en désœuvrement, ce qui est tout autre chose : le désœuvré est frustré, s’ennuie, est à la recherche constante du mouvement qui lui manque. »  Kundera – La Lenteur

On a transformé la rêverie en paresse, la contemplation en ennui, la flânerie en errance. Peut-être parce que la vie est courte et qu’il faut se dépêcher de la vivre, de la remplir d’expériences, d’objets, de conquêtes, de richesse. Les collectionner, vite, quitte à en accumuler tant qu’on ne sait plus tout ce qu’on a vécu.

Derrière cette injonction de vitesse, il y a la peur aussi. Peur d’être dépassé, doublé, laissé au bord de la route, trop lent pour rester dans la course du monde. Donc on accélère encore, pour rester en compétition. Car il ne s’agit pas seulement d’aller vite, il faut aussi aller plus vite que les autres.

Et ce qui va de pair avec l’éloge de la vitesse, c’est la glorification de l’éphémère, de l’inconstance et de la superficialité. Car la vitesse, perçue comme clé de l’intelligence, exclue toute véritable sagesse, toute profondeur de réflexion. L’instantanéité permanente empêche de penser. Comment se faire une idée du monde si on ne peut pas prendre le temps de l’observer ? Comment savourer un moment quand on se hâte de rejoindre celui d’après ? Comment prendre pleinement conscience de ce qu’on vit s’il nous faut aller vite en permanence ? Comment trouver la bonne voie si on refuse l’éventualité de perdre du temps en se perdant en chemin ?

Au contraire, la lenteur, c’est l’attention, la contemplation, l’acuité et la sagesse qui en découle. C’est le hasard en action, lui donner sa chance, le laisser nous guider. C’est la tendresse, aussi, la sérénité, la douceur. Prendre le temps d’une caresse, d’un regard qui ne servent à rien mais sont pourtant essentiels. C’est prendre le temps de tout vivre intensément pour pouvoir s’en souvenir.

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Prendre le temps de se souvenir

 » Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un qui essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui. » Kundera – La Lenteur

La lenteur permet le souvenir mais elle permet aussi d’oublier le temps qui passe, justement. Car dès qu’on commence à compter le temps, à le mesurer, il devient pénible, douloureux. Toute attente est insupportable. « Le temps mène la vie dure à ceux qui veulent le tuer », disait Prévert. Au contraire, dès qu’on accepte de prendre son temps, on ne le sent plus passer.

Ainsi, si l’on doit attendre un train, on trépigne, on peste, on s’énerve. Ça ne sert à rien mais on feint de l’ignorer car ce retard nous semble réellement intolérable. On pourrait pourtant transformer l’attente en autre chose. Plutôt que de la subir, on pourrait en faire un moment de contemplation, de discussion, d’attention à ce qui nous entoure. Qui sait, on assisterait peut-être à des instants uniques et incroyables, on découvrirait peut-être des détails architecturaux surprenants, on verrait des choses qu’on n’avait jamais vues auparavant.

Cela nous rendrait présent à ce moment, cela nous amènerait à le vivre bien plus fort qu’en étant pressé de passer au moment d’après. Celui où on sera dans le train, à attendre avec impatience qu’il arrive enfin à destination pour nous permettre de reprendre le contrôle de notre temps. Une fois installé, on fera peut-être en sorte d’optimiser ce temps qui nous reste avant d’arriver. Lire, travailler, regarder un film, consulter Twitter, Instagram ou ses emails, lire les actualités. Tout sauf ne rien faire en regardant le paysage défiler, ce qui serait, bien sûr, une perte de temps, un ennui et une insupportable confrontation à soi-même. Seuls les enfants, petits ou grands, font cela, eux qui n’ont pas encore peur d’être face à eux-mêmes. Car ne rien faire, c’est devoir supporter sa propre compagnie. Au contraire, quand on agit, quand on va vite, on échappe à nous-mêmes.

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Se dépêcher d’oublier

« Notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même; écoeurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire. » Kundera – La Lenteur

Est-ce donc cela, le secret de la vitesse ? S’oublier, effacer jusqu’à sa propre existence en en enlevant toute trace ? Sitôt paru, sitôt disparu. On pense pouvoir gagner du temps en allant vite mais le temps ne s’économise pas, on ne peut pas en mettre de côté, faire des réserves de temps pour après. Plus nous tentons de gagner du temps, plus il nous échappe, plus il nous consume.

L’immarcescible lenteur

Heureusement, certaines choses ne peuvent être accélérées : la course du soleil, les 9 mois d’une grossesse, les 12 mois d’une année, le temps d’une marée, l’évolution d’une graine en plante puis en arbre, peut-être un jour centenaire, la course d’une rivière qui méandre plutôt que d’aller tout droit, creusant, petit à petit, son lit.

À vue d’œil, si on prend le temps de s’asseoir dans un coin de campagne, rien ne se passe. On observe un champ, une rivière, des buissons, l’herbe au sol, les feuilles sur les branches, le tronc d’un arbre. Rien ne bouge, tout semble arrêté.

Et pourtant, tout progresse, tout est en mouvement, lentement mais sûrement, de la plus durable des manières. Sans bruit, sans mouvement perceptible, l’arbre grandit, l’herbe pousse, les fruits mûrissent et la rivière est déjà loin, en chemin vers l’immense océan où se rejoignent toutes les rivières, sans se presser, en suivant simplement leurs cours.

On ne peut rien accomplir de grand si on n’accepte pas de prendre son temps. Tout ce qui traverse les siècles a demandé du temps. Les grands monuments, les forêts immenses, les plus beaux romans, les montagnes géantes, le fait de les gravir. Rien de grand dans ce monde ne s’est fait sans lenteur. La lenteur, c’est l’éternité. Se hâter, c’est s’évaporer.

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Sources :

– Conférence France Culture de 2015 : https://www.franceculture.fr/conferences/palais-de-la-decouverte-et-cite-des-sciences-et-de-lindustrie/eloge-de-la-lenteur
– Milan Kundera – La lenteur – éditions Gallimard – 1995